Affiche "contre l'islamophobie"

L’islamophobie, pourquoi en parler?

Le 6 juin 2021, quatre membres d’une famille musulmane pakistanaise âgés de 15 à 74 ans ont été tués à London, en Ontario. Cet acte insensé a frappé l’imaginaire de toute personne qui a à cœur l’épanouissement personnel et collectif de chaque communauté ayant volontairement, ou involontairement, choisi le Canada pour poursuivre sa vie et garantir des droits à ses enfants.
Or, une fois de plus, cet acte terroriste démontre toute l’étendue du racisme et la manière dont il est enraciné chez nous, au Canada ainsi que dans nos provinces, le Nouveau-Brunswick n’étant pas épargné. C’est difficile de comprendre ce phénomène. On propose ici des explications pour mieux comprendre les questions soulevées et pouvoir dégager des actions concrètes.


Pourquoi on parle de terrorisme dans le cas de ce meurtre?
Depuis 2001, moment des attentats survenus à New York aux États-Unis, plus communément connus sous le nom des attentats du 11 septembre 2001, la conjoncture politique internationale a changé la façon dont on voit la sécurité intérieure, c’est-à-dire l’ensemble des moyens pris pour assurer la protection des personnes et des biens contre les menaces potentielles ou réelles dans un pays. Cet événement tragique a provoqué de nombreux effets, dont la stigmatisation de centaines de communautés musulmanes à travers le monde.

En effet, le terrorisme, à ce moment précis de notre histoire, a été défini comme étant étranger et musulman. Pour Anastassia Tsoukala, professeure associée à l’Université de Paris-Sud, le 11  septembre incarne un changement dans la façon de percevoir les personnes de confession musulmane.

Avec la montée des idéaux d’extrême droite, et de valeurs de haine de « l’autre » qu’ils véhiculent, il apparait de plus en plus que le terrorisme ne provient pas uniquement du Moyen-Orient et est encore moins une histoire de foi et de confession. Francis Langlois, chercheur associé à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, démontre que ce terrorisme est d’autant plus dangereux qu’il est subtil et moins identifiable dans la culture populaire. Ainsi, depuis 2001, aux États-Unis, le terrorisme djihadiste a fait 50 morts et 20 attentats, alors que l’extrême droite a provoqué 338 attaques et plus de 250 décès aux États-Unis. À un niveau mondial, des dizaines de personnes musulmanes ont été tuées par des suprémacistes blancs depuis 20195. Ces chiffres illustrent à quel point nos imaginaires sont structurés de manière à voir la menace sous un visage précis, avec des traits que l’on qualifie d’« exotique » et une « foi identifiable », notamment par le port de symbole religieux.
  • Alors, parler de terrorisme, c’est avant tout renvoyer à la notion de terreur. Il y a cependant, en raison des stéréotypes, depuis 2001, autour de ce mot, une tendance, encore répondue, à ne l’employer que pour parler des actes commis au nom d’une idéologie alors qu’il s’exerce aussi à l’encontre des personnes de confession musulmane.

C’est quoi l’islamophobie? Pourquoi ne pas parler de racisme?
  • Islamophobie : nom féminin qui traduit une hostilité envers l’Islam et les personnes musulmanes. C’est un ensemble d’attitudes qui excluent les personnes musulmanes, particulièrement les femmes, de l’espace public en les reléguant, une fois de plus, à la sphère privée. Le même schéma auquel les femmes occidentales ont été confrontées au début de l’expansion du féminisme.

L’islamophobie, c’est la peur des personnes musulmanes et de l’islam, qui provoque hostilité et discrimination à l’égard des personnes et des communautés. On l’associe souvent aux stéréotypes entourant le « monde musulman », le « fanatisme » et à la présomption de rejet catégorique des valeurs d’égalité, d’équité ou de démocratie par ce « monde musulman ».

Il est important de préciser que le terme « islamophobie » est loin de faire consensus et est dépeint par plusieurs chroniqueurs·euses comme étant une voie dangereuse à suivre, car complaisant envers les critiques qu’il serait possible de faire contre l’Islam, allant jusqu’à accuser ceux et celles qui l’utilisent de prosélytisme. D’autres personnes, de confession musulmane, soulignent le danger, en utilisant ce mot, d’invisibiliser les critiques pouvant être faites à une pratique de l’islam patriarcal.

Consensus ou non, il n’est plus possible de nier que des gens meurent, assassinés froidement.

Comme à London en juin dernier.

Une femme de 74 ans
Un homme de 46 ans
Une femme de 44 ans
Une adolescente de 15 ans.
Un enfant de 9 ans, survivant, mais endeuillé pour le reste de ses jours ...

L'usage du mot juste pour qualifier le meurtre de ces quatre personnes pourrait être discuté, mais la réalité est que notre société est confrontée aux mêmes réalités auxquelles est renvoyé ce terme : intolérance, exclusion et racisme. Ces personnes ont été tuées car elles étaient perçues comme étant de confession musulmane. L’islamophobie, terme relativement récent, est encore en définition. Il ne faut oublier que l’islamophobie est une forme spécifique de racisme. Ces personnes peuvent aussi plus largement s’identifier comme des personnes racisées. Le terme islamophobie devient alors pertinent pour décrire le phénomène de discrimination fondé sur la pratique d’une religion particulière.

De nombreuses études démontrent une montée flagrante de l’intolérance véhiculée par la haine et un système tout aussi raciste que colonialiste. Celui-ci entraîne des répercussions concrètes sur le quotidien de femmes et de personnes ayant des aspirations à la sécurité, à une participation équitable à la vie publique et à l’accès aux mêmes droits et services que tous·tes.


Les conséquences de l’islamophobie
Nous assistons, collectivement, à une flambée des discours xénophobes, racistes. Des propos qui n’ouvrent aucun débat. Des phrases qui touchent au plus profond d’un individu et qui provoquent ce qu’on appelle le traumatisme intergénérationnel. Quels sont les impacts sur une personne à laquelle on dit : « tu n’es pas d’ici », « tu n’as pas la bonne religion », « tu n’es pas des nôtres », « ton histoire n’est pas mon histoire et je ne veux pas l’entendre »?

Traumatisme intergénérationnel : une expérience partagée par un groupe de personnes, comme les Noir·es, les personnes des Premières Nations ou les réfugié·es, il peut être appelé traumatisme historique.

Si le traumatisme intergénérationnel se passe au sein d’une même famille en transcendant les générations et en générant des stress profonds chez les individus, les traumatismes à l’échelle de la communauté sont, quant à eux, reliés à des événements marquants au sein d’un quartier, d’une communauté. On peut penser à une fusillade, à une prise d’otage ou encore des violences basées sur le genre, comme les féminicides. Ces actes peuvent réveiller des traumas au sein des individus présents sur les lieux au moment des faits ou encore modifier la façon de vivre des personnes ayant des caractéristiques communes avec les victimes. Ainsi, des femmes pourraient craindre de sortir le soir après un viol survenu près d’elles ou encore des personnes de confession musulmane pourraient craindre pour leur sécurité après qu’une femme se soit fait arracher son hijab15. Les traumatismes à l’échelle de la communauté sont profonds et révèlent un sentiment d’impuissance, de perte de contrôle, une détresse pouvant aller jusqu’à un choc post-traumatique.

L’analyse du phénomène de l’islamophobie et de ces conséquences sur les personnes autant que sur les communautés ouvre la voie vers de nombreux éléments qui permettent des actions concrètes et collectives pour contrer ces effets négatifs, notamment le repli des communautés (autant la communauté d’accueil que les communautés de 1re, 2e ou 3e générations d’immigrant·es), la perte de repère ou la violence basée sur le continuum de l’immigration.


Qu’est-ce qu’on peut faire? Des pistes pour agir.
Cessons de jouer à l’autruche : l’islamophobie existe. Des femmes sont visées parce que leur confession est apparente! Et oui, il reste quand même de la place pour que les communautés musulmanes, pour et par elles-mêmes, puissent avoir un regard critique sur les enjeux auxquels elles sont confrontées.

  1. Soyons conscient·es des efforts collectifs : le développement communautaire est essentiel. Des partenariats solides permettent la rencontre entre les personnes, notamment pour les femmes et les personnes marginalisées. Il peut être bon de proposer autant des activités de rencontres entre différentes communautés que de laisser s’exprimer les besoins avec des groupes non mixtes permettant de partager des expériences sur une base commune.
  2. Travailler la résilience collective : à une échelle individuelle, favoriser la présence, l’écoute, la compassion, la notion de justice autour de soupers, d’activités extérieures, comme des vigiles de solidarité, c’est-à-dire l’organisation d’un rassemblement, souvent silencieux, effectué afin de démontrer sa solidarité. La vigile peut être un moment de recueillement pour plusieurs ou une façon d’appuyer une cause pour d’autres. L’échelle n’est pas que globale : favoriser l’inclusion, c’est, avant tout, la pratiquer chez soi.
  3. Favoriser une approche intersectionnelle : il n’y a pas d’homogénéité chez les femmes. Pas plus qu’il n’y a une seule et unique façon d’être une femme. De la même manière, les communautés musulmanes ne sont pas toutes identiques. Certaines personnes sont d’héritage musulman et ne pratiquent aucune religion, d’autres sont pratiquantes et d’autres sont croyantes, mais pas pratiquantes, d’autres peuvent aussi pratiquer à leur façon leur liberté de religion. Il n’y a pas de modèle unique. Informez-vous !
  4. Une fausse bonne idée? Invitez votre voisine pour qu’elle vous donne un cours sur sa religion. Faites les premiers pas, informez-vous à la bibliothèque, sur Internet, etc.. Soyez sensibles à vos propres biais. Ensuite, créez des ponts, et soyez en mode écoute.
  5. Demandez des investissements : pour donner un sens à des événements aussi tragiques, les communautés ont besoin d’avoir une emprise. En théorie féministe, on appelle cette notion « l’autonomisation ». On redonne du pouvoir aux personnes et aux communautés exclues et marginalisées afin qu’elles puissent s’exprimer et montrer leur vision des événements, leur laisser la place pour comprendre les conséquences pour elles-mêmes. Des politiques et des programmes municipaux, provinciaux et fédéraux doivent appuyer cette approche.


Toute solution doit être ciblée sur les besoins des collectivités, des personnes qui les composent afin de permettre un accès aux mêmes droits, un épanouissement et la création d’un sentiment de sécurité collectif. Toute solution doit être identifiée avec les premières concernées. Nous avons fait le pari, au Nouveau-Brunswick, d’être une province accueillante et enrichissante pour toute personne décidant d’y poursuivre sa vie. Les communautés demandent des actions concrètes. Les pensées et les prières ne suffisent plus. Les actions doivent démontrer des engagements concrets afin de lutter contre l’islamophobie et la marginalisation des femmes d’héritage ou de confession musulmane.

- Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick



Pour aller plus loin...
Pour comprendre, il faut être bien outillé·e. Voici quelques ressources pour alimenter vos listes d’outils pour des discussions, réflexions ou pour de l’aide.

Victimes, survivantes ou intervenant·es ? Contactez le Centre de ressources multiculturelles en santé mentale : https://multiculturalmentalhealth.ca/fr/accueil/

Sur la montée de l’islamophobie : Fakiha Baig, « « Il est vraiment difficile de se sentir en sécurité », La Presse, En ligne, https://www.lapresse.ca/actualites/2021-06-27/montee-de-l-islamophobie/il-est-vraiment-difficile-de-se-sentir-en-securite.php.

Sur les politiques anti-oppression : comment commencer une réflexion dans vos milieux de travail ou d’implication ? https://coco-net.org/pourquoi-nous-sommes-contre-les-politiques-anti-oppression/?lang=fr

Une réflexion sur les liens entretenus entre féminisme et racisme. Ruby Hamad, White Tears, Brown Scars : How White Feminism Betrays Women of Color. Catapult, 2019, 309p.

Recherche, analyse des politiques et échanges sur l’intersectionnalité et son application

https://www.criaw-icref.ca/fr/publications/?topic=intersectionnalite-et-acs

Réda Saoui sur le « code-switchin » pour l’émission Briser le code https://briserlecode.telequebec.tv/LeLexique/51518/le-code-switching

Être voilée au Québec avec Joelle et Maha
Dans ce podcast, animé par deux jeunes Montréalaises noires, on déconstruit ce le racisme, le sexisme et toute autre forme d’oppression. Le style est libre, déconstruit et dynamique. https://open.spotify.com/episode/5caE3JfmOzs95GlbDbvbjq?si=cbkHaj2OQ1O5Rd5otTaj2g&dl_branch=1

Na3na3 – Double Je (avec Nesrine Slaoui)
Ce podcast français se dévoue aux identités plurielles et aborde des questions qui traversent les cultures et les populations d’origine nord-africaine.
https://open.spotify.com/episode/1g0WXgZIR4e5t3NKVdwBGw?si=hdCfqumcRiSq77HwscD6oQ&dl_branch=1

Aider les élèves à gérer le traumatisme lié à la violence géopolitique et à l’islamophobie – Guide pour les éducateurs https://www.nccm.ca/wp-content/uploads/2016/08/ED-GUIDE-FRENCH-BOOK-WEB.pdf

Dare to Be Aware, affiches disponibles en français, https://www.daretobeaware.ca/ressources et formations sur l’anti-islamophobie et la cyberhaine https://www.daretobeaware.ca/formations-virtuelles

Sources :

Anastassia, Tsoukala, «La légitimation des mesures d'exception dans la lutte antiterroriste en Europe », Cultures et Conflits, No. 61, Antiterrorisme et Société : Publications issues du programme-cadre de recherche ELISE (Printemps 2006), pp.35-50.

Francis Langlois, « L’extrême droite américaine, principal risque terroriste aux États-Unis », Les grands dossiers de diplomatie, no.32, avril-mai 2016.

Hadia Himmat, « L’islamophobie et ses conséquences sur les jeunes femmes », dans L’islamophobie et ses conséquences sur les jeunes, 2005, pp.94 à 98.

La Presse, « Nourrir le terreau de l’islam politique ? », En ligne, https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2021-07-25/islamophobie/nourrir-le-terreau-de-l-islam-politique.php.

La Presse, « L’accusé de retour en cour la semaine prochaine», En ligne, https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2021-06-21/attaque-de-london/l-accuse-de-retour-en-cour-la-semaine-prochaine.php.

Statistique Canada, « Les crimes haineux déclarés par la police, 2019», En ligne, https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/210329/dq210329a-fra.htm.

Mirel Zaman, « Qu’est-ce que le traumatisme intergénérationnel ? Une experte nous explique », En ligne, https://www.refinery29.com/fr-fr/2020/06/9856770/traumatisme-intergenerationnel-explications.

Crime prévention Ottawa, « Réactions aux traumatismes à l’échelle de la communauté. Résultats d’une recherche participative menée dans quatre quartiers d’Ottawa», En ligne, https://www.crimepreventionottawa.ca/wp-content/uploads/2019/02/Reactions-aux-traumatismes-a-l-echelle-de-la-communaute-resume-du-rapport.pdf.

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